Fête du premier mai à La Chaux-de-Fonds, discours

Discours prononcé à l’invitation des associations et syndicats organisateurs de la fête de mai, à La Chaux-de-Fonds

Mesdames et Messieurs,
Je vous souhaite une heureuse journée internationale des travailleuses et travailleurs.

 

Je remercie les organisatrices et les organisateurs qui m’ont invité à vous adresser quelques mots sur le sujet de l’égalité, vue depuis la perspective d’un homme militant pour l’association MenCare.
MenCare, ce sont des hommes qui veulent l’égalité, dans l’intérêt de toutes et de tous et qui s’y efforcent en déconstruisant leur propre fonctionnement.

 

En premier, je souhaite féliciter les garçons et filles, hommes et femmes, pères et mères, grands-pères et grands-mères qui luttent contre l’inégalité et les injustices.
Ces injustices qui privent les hommes et les femmes de liberté.
Dans le monde du travail.
Dans le monde de la vie en général.
Je souhaite notamment soutenir les hommes et les femmes qui s’engagent en faveur
de l’égalité,
du partage des tâches,
du partage des travaux rémunérés et non-rémunérés
du partage des salaires,
du partage des charges de pouvoir
du partage des charges mentales.

 

Il existe bien des hommes et bien des femmes qui ont pris conscience de cette injustice viscérale, partie de l’identité suisse, qui pèse sur nous et qui n’est pas individuelle, mais collective. L’injustice liée à notre genre.
C’est leur volonté de changer la donne que nous devons écouter et porter!

 

A la tête des entreprises et des structures publiques, ce sont pourtant toujours des hommes. Dans tous les conseils d’administration, toutes les directions, tous les parlements.
Si aujourd’hui, face à notre volonté, ces patrons, ces dirigeants préfèrent se draper dans des efforts prétendument réalisés et dans des professions de foi gratuites sur l’égalité – « mais bon vous comprenez, dans mon secteur c’est difficile » – nous devons être plus que jamais en position de combat. Les hommes doivent se joindre à ce combat. Pour eux, pour leurs fils et pour leurs filles.

 

Il y a parmi vous des parents de garçons et filles né.e.s durant cette décennie en Suisse. Disons, depuis 2010. J’en ai trois. Ils sont là, devant moi.
Ces enfants vivront dans le cadre que nous leur dessinons.
Prenons en 100.
50 garçons et 50 filles.
Si on ne change rien. Si toutes les lois sur l’égalité sont soit non appliquées, soit refusées. Sans congé paternité, sans égalité salariale contrainte, sans parité contrainte. Quand ils auront rejoint le monde du travail ces enfants, nos enfants, en 2030, regardons-les bien :
Les 50 garçons gagneront 600 francs de plus par mois que les filles. Pour les mêmes jobs (s’il en reste).
20 garçons et 20 filles auront suivi des études supérieures. La même quantité. Mais les 20 garçons qui auront fait des études supérieures gagneront 1000 francs de plus par mois que les filles qui auront fait les mêmes études.
A 40 ans, les filles, toutes, seront en charge des achats quotidiens, des choix relatifs à l’éducation des enfants et de l’ensemble de la charge mentale relative à la gestion familiale. Même celles que leur partenaire « aide ».
Sur ces 50 filles devenues femmes, 25 femmes travailleront à temps partiel, 12 d’entre elles travailleront à moins de 50%, voire pas du tout.
Les 50 hommes travailleront tous à plus de 80%.

 

Ainsi, si on ne change rien, si on n’exige rien, si on attend, dans 80% des familles qu’ils auront constitué, l’homme travaillera à plein temps et la femme à temps partiel ou pas du tout.
Dans toutes ces familles, la femme sera dépendante économiquement de son mari, aura quitté l’exercice de son métier et devra envisager une éventuelle rupture – durant la jeunesse de leurs enfants ou après leurs départs –  avec le risque de la précarisation puisqu’elle ne pourra plus exercer son métier.
Dans toutes ces familles, le mari devra envisager une même rupture avec le risque de perdre le lien avec ses enfants – dont la justice jugera qu’il ne s’est pas occupé – et avec celui de précarisation également, sous la pression des pensions à verser pour compenser le gain que son épouse ne peut pas réaliser.

 

Si on ne change rien, en 2040, parmi ces 100 enfants, il y aura :
40 cadres: 10 filles et 30 garçons
10 membres d’une direction : 2 filles et 8 garçons.
10 feront de la politique : 3 filles et 7 garçons
30 auront été victimes d’agressions sexuelles, ce seront 30 filles
20 auront été harcelées sexuellement au travail, ce seront 20 filles
3 auront été grièvement blessés ou tués, 2 seront des filles. Et elles l’auront été par leur conjoint ou leur ex-conjoint.
4 seront en prison, ce seront 4 hommes.

 

Et nous pourrions aussi parler de toutes celles et tous ceux de ces enfants qui ne se reconnaîtront pas dans ce modèle social exclusif hétéro-normé, centré pour les femmes sur la nécessité de procréer puis d’entretenir la famille.

 

Et on trouve que ça va mieux ?
Qu’on a fait des progrès ?

 

Est-ce que c’est une fatalité ?
Est-ce que devoir informer les 50 filles que nous avons imaginé qu’elles ont 10 fois moins de chances que les garçons d’occuper une place de pouvoir, qu’elles le souhaitent ou non (et qu’on fera tout pour qu’elles ne le souhaitent pas) c’est ok en 2018 ?
Est-ce que devoir les informer qu’il ne faut pas qu’elles s’escriment à faire des études, de toutes façons à la première grossesse venue, même les plus modernes d’entre leurs maris leur expliqueront pourquoi c’est pertinent qu’elles abandonne leur métier et leur autonomie financière c’est ok en 2018 ?
C’est de liberté que nous parlons. D’égalité et de liberté.

 

Nous devons croire que ceci n’est pas une fatalité.
Nous devons utiliser ce premier mai pour montrer que ce n’est pas une fatalité et que le combat des travailleurs est celui de la justice face aux conditions de travail.

 

Je souhaite ainsi adresser une supplique aux hommes :
Réalisons ce que cette inégalité a de catastrophique pour nous.
Cette pression, ce devoir d’alimenter financièrement le foyer, d’exercer le pouvoir, le contrôle.
La pression à la réussite, à la performance et au succès nous frustre tant que nous sommes tristes, nous sentons impuissants, pas à la hauteur. Rappelons-nous de nos enfances, de nos adolescences et de cette pression.

 

Pire, nous nous suicidons, nous alcoolisons, prenons des risques inconsidérés, mentons, sommes violents, autoritaires, agressifs et dominateurs, réduisons notre espérance de vie.
Pas tous.
Mais ces comportements sont ceux des hommes.
Uniquement, ou presque.
Rien de tout ceci n’est nécessaire ni justifié.
Nous souffrons tous de cet archétype qui poste l’homme en position de dominant. Celles qui sont dominées. Et ceux qui ne sont pas à la hauteur de la domination que la culture leur ordonne.

 

Réalisons ce que cette inégalité a de catastrophique pour nos garçons et filles.
Réalisons l’égalité dans la vie, dans les couples, dans le travail, dans les salaires et dans les chances !

 

Depuis que j’ai décidé d’arrêter la pilule (la contraception, ça nous concerne un peu quand même, hein..), j’ai fait le choix d’être impliqué pour moitié dans les soins à ma famille, mon foyer et mes enfants.
De réduire mon temps consacré à mon travail,
De renoncer à une partie de ma carrière, à des promotions,

 

J’ai défié la croyance confortable qui dit : je travaillerais bien à temps partiel, mais dans mon métier ce n’est pas possible.
Ma compagne et moi avons fait le choix de partager.
Le temps, la charge mentale, la charge éducative, les soins.
Tous ces moments formidables avec les enfants.
Et toutes ces tâches rébarbatives, non reconnues, non salariées, non épanouissantes, non gratifiantes dont j’ai compris en commençant à les exercer l’intérêt que nous avions, nous les hommes, à nous en déclarer distants.

 

Quel plaisir de retourner enfin au boulot après une journée passée à s’occuper des enfants ou du foyer !
J’ai mieux compris ma mère.
J’ai mieux compris nos mères.
Et j’ai mieux compris pourquoi nous n’avions apparemment aucun intérêt à modifier cet équilibre.
Aujourd’hui j’ai deux filles et un garçon et c’est un parcours du combattant.
Tous ceux qui font ce choix affrontent une quantité d’obstacles qui dit bien ce que nous devons changer:

 

La société qui exprime les stéréotypes dès la fécondation de l’ovule (caressant le ventre : « elle est calme », « il sait ce qu’il veut », « elle est douce », « il a de la force », « elle est pas un peu hystérique ? »)

 

Les habits, la peinture, les jouets.. c’est ok d’offrir un camion a une fille ? Oui, bon. Mais une barbie à un garçon ? Non. Pourquoi ?
Parce que c’est faible.
Parce que c’est la soumission, l’inutilité, la tâche vaine et futile.
Le féminin dans le système patriarcal.
La mise en scène de la domination est permanente dès avant la naissance.

 

Ensuite il faut affronter les structures, les institutions, les crèches, les écoles qui nous considèrent comme incompétents, désintéressés, incapables.
Qui expliquent à nos filles qu’elles sont différentes, qu’elles n’ont accès à rien de prestigieux ou d’accomplissant que les activités qui demandent du courage ne sont pas pour elles.
Qui expliquent à nos garçons qu’ils ne doivent pas pleurer, qu’ils doivent faire preuve de courage, de détermination, s’imposer.
Tous ces atouts qu’ils développent et qui seront ensuite des cartes à jouer dans le monde du travail.

 

Parallèlement, il faut affronter les patrons, les collègues, qui voient un geste de retrait de la carrière, d’abandon de la mission divine d’être un travailleur méritant et besogneux.
Si on fait ce geste, on se découvre chantre de l’égalité dès la socialisation des enfants.
S’être rendu compte des inégalités impose l’activisme.
Pour un homme, élever ses enfants est un acte politique.

 

C’est assez fou quand même.
De devoir être militant pour respecter l’égalité de traitement de ses propres enfants.

 

– Attention les garçons, il y a une petite fille qui monte sur le toboggan..
– Je lui ai offert une boîte à outils, les garçons ça aime construire..
– Ce sont bien des garçons..
– Ahhhh une vraie petite fille celle-ci..
– Oh, tu sais, les filles sont toutes pareilles hein…
– C’est un garçon ou une fille ? Oui parce que chez nous, chez McDonald’s on a des cadeaux spéciaux, selon que votre enfant soit destiné à la soumission ou à l’autorité..
– Elles sont calmes ces filles quand même..
– Elle est très réfléchie.. Il est déterminé..
– Qui vient m’aider à faire la cuisine…  les filles ? Oui, non parce que les garçons, ça ne les intéresse pas, évidemment.

 

Et alors après :

 

– C’est incroyable hein quand même la nature.. figure-toi que je n’ai rien fait pour, mais il adore les camions et les motos.. que veux-tu que je te dise, c’est inné, je pense !
– A son âge, ses sœurs ne jouaient pas autant dehors, je trouve.
– Elles étaient déjà calmes et studieuses… lui il est plutôt sportif!
Mais évidemment que cette population de garçons formée à la compétition se comporte différemment, face à l’autre genre formé à la soumission!! Une fois sur le marché du travail.. les obstacles ne sont pas les mêmes… à l’embauche, à la promotion et juste à l’accès à des conditions de travail décentes..

 

Les femmes sont surreprésentées dans les professions liées aux soins, à l’entraide, qui sont des professions sous-payées et qui n’ont pas profité de création de structures de promotion internes.

 

– Oui, non mais alors bon… voyez on engage une femme, c’est déjà à coup sûr deux fois 4 mois de congé et puis après du temps partiel tout ça.
Les 400 jours d’armée par contre.. c’est pas un problème..
Et que les hommes se mettent aussi à faire du temps partiel ou que les femmes puissent faire du temps plein alors ça… ça ne nous effleure pas..
Que la création de structures d’accueil permettant aux femmes de travailler à temps plein également soit une bonne idée, ça non plus.

 

Le problème de l’inégalité salariale: ce n’est pas exclusivement le fait que deux personnes qui font le même travail ne soient pas payés de la même manière, c’est que ces deux personnes ne peuvent déjà pas faire le même travail!

 

Et que tout ceci ne changera pas si on ne renverse pas la table.
Si on n’exige pas l’égalité, tout en s’y efforçant nous-même, tous les jours.

 

En arrêtant les plaisanteries, les stigmatisations, les stéréotypes, les étiquettes, les limitations et en se questionnant systématiquement sur nos décisions en rapport avec le genre.

 

En donnant à nos enfants la possibilité d’exercer tous leurs potentiels.

 

En rêvant d’une société dans laquelle mes filles grandiraient avec les mêmes chances que leur frère, je vous souhaite une bonne journée internationale des travailleuses et travailleurs.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code